Managers : le guide du bon sens (ou comment motiver ses employés sans augmenter leurs salaires)

Ce n’est un secret pour personne, le manque de bon sens est source de bien des problèmes dans le monde. Et ceci est particulièrement vrai dans le monde de l’entreprise. Pertes de temps en réunions interminables, licenciements alors que l’entreprise réalise des bénéfices, dépense d’immenses ressources humaines pour élaborer des définitions de mission vaseuses, immédiatement archivées dans des cartons poussiéreux, ou pour restructurer, réorganiser ou réengineerer tout et n’importe quoi.

Le principe de Dilbert

Dans le monde du travail, les contradictions ne se comptent plus. Pour améliorer la productivité des employés, on leur colle un contrôle qualité tous les deux jours, et on organise des réunions de quatre heures pour découvrir pourquoi la démotivation gagne les troupes.

Si quelqu’un a su témoigner de cet état de fait, c’est bien Scott Adams, le génial créateur de Dilbert, une BD dénonçant de façon hautement cynique, caustique et satirique la vie d’un employé de bureau moyen dans une grande multinationale. Si vous ne connaissez pas, je vous recommande chaudement de lire ces BDs, vous les trouverez dans toute bibliothèque qui se respecte.

Scott Adams à également écrit un livre, le principe de Dilbert, dans laquelle il analyse à sa sauce le monde de l’entreprise.

Et le plus intéressant, c’est que Scott Adams ne fait pas que critiquer. Dans le dernier chapitre de son livre, il décrit le modèle de l’entreprise parfaite selon lui : A6HD, pour À 6 Heures Dehors !

L’entreprise parfaite

Et bien, quelles sont les caractéristiques principales de cette fameuse entreprise ? Pour Scott (Oui, je l’appelle Scott tout court, parce que c’est moins long), c’est une entreprise qui sait faire la différence entre ce qui est essentiel, et ce qui ne l’est pas. Et qu’est ce qui est essentiel, dans une entreprise ? Toujours d’après Scott, deux choses : de bons produits1, et des employés efficaces.

À première vue, cette observation paraît d’une évidence désarmante. Il est d’autant plus consternant de constater qu’elle est complètement occultée par certains managers et dirigeants, qui investissent des ressources considérables pour des résultats négligeables à court terme, et parfois même pénalisants pour l’entreprise à long terme.

Pour Scott, toute tâche qui permet d’améliorer le produit ou l’efficacité des employés est une bonne chose. Toute autre tâche est futile et se traduira à long terme par une perte de profits.

Voici quelques exemples de telles activités :

  • Développer de nouvelles procédures
  • Réunir les dirigeants pour écrire une nouvelle politique d’entreprise
  • Les sytèmes de suggestions
  • Remanier le système de paiement des salariés
  • ISO-9000
  • Organiser des équipes qualités
  • Rédaction de définitions de missions et déclarations de visions

Pour Scott, même si chaque activité prise individuellement est justifiable par les meilleurs arguments du monde, au final, elle n’améliore que trés rarement l’efficacité. Et elles sont la plupart du temps inutiles si les produits sont bons, et les salariés efficaces.

Mettre en place un système de suggestion ne sert pas à grand chose quand les salariés sont motivés : ils proposeront d’eux mêmes des améliorations. Et la budgétisation est beaucoup plus simple, quand on a un bon produit qui permet de faire des bénéfices.

Le manager avisé saura donc mettre l’accessoire de côté pour se focaliser sur l’essentiel : les employés et les produits.

Une entreprise saine repose sur des salariés efficaces

L’employé est le fondement de l’entreprise. Des employés motivés et créatifs sont inestimables, et leur productivité est immense. L’essence même de la tâche du manager est donc de conserver intacte la bonne humeur des employés.

La théorie de Scott Adams repose en grande partie sur les hypothèses suivantes :

  • Les gens sont de bonne volonté par nature, et heureux par défaut.
  • Personne n’aime travailler, et il existe un niveau de bonheur maximal que l’on peut tirer de son boulot.

    Le travail est une chose fondamentalement désagréable par rapport aux autres choix possibles, et c’est la raison pour laquelle il faut le rémunérer.
    Scott Adams

Bien sûr, il y a des gens qui apprécient leur emploi. C’est même une condition importante du bonheur. Mais réfléchissez serieusement : si le travail n’était pas nécessaire pour vivre, combien conserveraient leur emploi ?

Par conséquent, l’entreprise ne peut pas faire grand chose pour améliorer le bien être de ses employés. En revanche, elle peut faire beaucoup de choses pour l’annihiler. La mission du manager consiste donc essentiellement à fournir aux employés des objectifs à atteindre, des ressources pour y parvenir, et à s’écarter du chemin.

La première mesure à prendre, pour Scott Adams, c’est de s’assurer que tout le monde puisse quitter les lieux à 18h tapantes2 . C’est un principe d’une telle importance qu’il a même donné son nom à l’entreprise : A6HD.

Si on part du principe que personne n’aime travailler, permettre aux employés de rentrer chez eux suffisamment tôt pour avoir une vie personnelle et familiale épanouissante est encore le meilleur moyen d’assurer leur satisfaction.

Revoir l’emploi du temps

Time Spiral
Crédit photo : gadl

La plupart des managers et travailleurs imaginent qu’ils pénètrent dans un monde à part, un peu hors du temps, dés qu’ils passent la porte de l’entreprise. Ils pensent que la vie professionnelle ne devrait pas influencer la vie personnelle, et vice-versa. C’est une pensée dangereuse d’une part, et fausse de toutes façons.

La vie est un tout indivisible, et la compartimenter à outrance ne pourra que générer un malaise, dont les premiers symptomes sont les fameux « Pff ! J’ai l’impression de sacrifier ma vie de famille à mon travail » et « Avec cet enfant, je vais devoir abandonner mon emploi ».

Les dirigeants feraient bien de ne pas oublier que leurs employés ont une vie de famille. Ils travaillent pour vivre, et pas l’inverse. Et il est dangereusement utopique de penser qu’un employé est une sorte de machine lobotomisée investie à 100% pour son entreprise entre 9h et 18h. Tout le monde à des soucis, et jusqu’à preuve du contraire, il n’est pas possible de les enlever comme on enlève son manteau, pour les laisser accrochés à l’entrée du bureau.

Il faut aussi savoir qu’on est productif que quelques heures par jours (et encore, pour les plus motivés). Ceux qui s’imaginent améliorer la productivité en augmentant la durée de travail ne sont rien d’autres que de doux rêveurs au manque de bon sens flagrant.

Au contraire, compresser les activités productives pour qu’elles prennent le moins de temps possible augmente leur intérêt, et rendra le salarié plus productif. Imaginez un employé qui sait qu’il ne lui reste plus grand chose à faire pour atteindre ses objectifs de la journée, et qui doit patienter encore 4h avant de pouvoir quitter les lieux. Croyez vous réellement qu’il abattra plus de travail de sa propre initiative ?

Certains besogneux le feront peut-être, mais la plupart (dont moi) ne feront qu’étaler pour « tenir » jusqu’à la quille. Au passage, ils verront leur motivation et leur intérêt fondre comme neige au soleil, et en profiteront pour surfer sur des sites de glandeurs, ou aller discuter avec leurs collègues, avec un effet boule de neige devastateur pour la productivité.

Imaginez maintenant que ce même employé sache qu’il pourra partir lorsqu’il aura atteint son objectif, quand bien même il ne serait que 16h30. Il y a fort à parier qu’il mettra la meilleure volonté du monde à abattre la besogne le plus rapidement possible.

Il faut donc cesser de faire une fixette sur l’horloge, sous prétexte que les salariés sont payés à l’heure. Un peu de souplesse ne fera pas de mal, et pourrait au contraire avoir des effets bénéfiques pour tout le monde.

Supprimer les obstacles et fournir les ressources

Il est surprenant de voir à quel point des gens motivés sont productifs, ce qui est, si je ne m’abuse, bénéfique pour l’entreprise. Un manager pourvu d’un minimum de bon sens saura donc qu’il est promordial de maintenir une ambiance de travail bon enfant, et de préserver la bonne humeur des employés.

Pour ce faire, sa tâche consistera essentiellement à débarrasser les employés des obstacles à leur travail, et à leur fournir les ressouces nécessaires pour atteindre leurs objectifs.

Si vous êtes manager, voici quelques exemples de points à considérer :

  • Assouplir les emplois du temps : Certaines personnes ont des contraintes. L’exemple le plus flagrant, c’est celui de la mère qui doit conduire ou ramener ses enfants de l’école. Au lieu de râler et de réprimander l’employé qui arrive toujours 20 minutes en retard, il sera bien plus productif de convenir avec lui d’un arrangement pour assouplir son emploi du temps. Vous l’allégerez alors d’une source de stress, et il y a fort à parier que sa reconnaissance améliorera sa loyauté et sa motivation.
  • Éliminer les sales cons ! : Dans l’entreprise, rien ne plombe plus rapidement une ambiance qu’un sale con qui pense que la diplomatie est un pays d’ex-URSS. Rien n’entrave plus la productivité des bons salariés qu’un sale con qui a érigé la mauvaise foie et la mauvaise volonté au rang d’art de vivre. Fuyez à tout prix ce genre de personne !Parfois, il arrive que les sales cons détiennent des compétences vitales pour l’entreprise. Ils deviennent alors indéboulonnables, et continuent d’entraver le travail des autres et de pourrir l’ambiance en toute impunité. En tant que manager, ne laissez pas passer ça !

    Même si les compétences du sale con sont intéressantes, débarrassez vous en le plus rapidement possible. Si vous faites l’erreur de le garder, vous vous en mordrez les doigts, tôt ou tard.

    Le meilleur moyen de virer les sales cons, c’est encore de ne pas les embaucher. Au lieu de vous focaliser sur le savoir-faire, prêtez tout particulièrement attention au savoir-être, et écartez systématiquement les impulsifs, ceux qui n’acceptent pas la critique, ne savent pas gérer leurs émotions, ni régler leurs problèmes par des moyens pacifiques.

  • Lâcher du lest sur l’évaluation : Il existe un phénomène psychologique intéressant qui fait que souvent, les gens se comportent de la manière dont on les traite. C’est à dire que si vous parlez à vos ados comme à des bébés, vous avez peu de chance de les voir devenir responsable.De même, si vous passez votre temps à surveiller vos employés pour vérifier que le travail est fait, si vous ne les traitez pas comme des gens de confiance mais comme des truands potentiels, ils réagiront en devenant effectivement moins dignes de confiance. Ils seront moins impliqués, moins loyaux, et profiteront de la moindre occasion pour glander activement.

    Mais si vous allégez les procédures d’évaluation, si vous décidez de leur faire confiance, vous les engagez à se comporter de manière responsable et à travailler serieusement.

  • Alléger les procédures : Tout le monde ne travaille pas de la même façon. Des procédures trop strictes et artificielles à propos de tout et n’importe quoi facilitent certes l’encadrement, mais entravent la productivité. Un employé qui remplit de la paperasse ne travaille pas. Réduisez les procédures au minimum, quitte à laisser un peu de place à l’informel, pour permettre à l’employé de s’attaquer à la seule tâche utile pour vous : travailler.
  • Laisser le choix des outils de travail : Si un employé effectue son travail correctement avec son propre ordinateur, ses propres techniques, ses propres méthodes, ses propres outils, pourquoi lui imposer les votres ?Vous ne ferez que le ralentir en lui infligeant un apprentissage dont il se serait bien passé, et vous déclencherez un phénomène psychologique appelé la résistance au changement. Tant que cela n’a pas d’influence négative sur son travail, laissez le libre d’employer les moyens qu’il veut pour atteindre ses objectifs
  • Compétences, connaissances et formation : Un job ou l’on apprend plus rien est terriblement démotivant. Chaque employé devrait apprendre une choses chaque jour, et faciliter l’accès aux nouvelles compétences sera bénéfique pour tout le monde (y compris vous).D’une part, chacun sera plus motivé par un job enrichissant, et d’autre part, cette ouverture encouragera la créativité.

    En tant que manager, vous devriez appuyer les demandes de formation de vos employés, même si elles sont un peu « hors sujet ». Vous pouvez également encourager le partage des connaissances entre vos employés (Scott propose même d’inclure « transfert de compétences » dans tous les intitulés de postes), et laisser en libre service des journaux et magazines spécialisés.

  • Couper court aux réunions : Les réunions interminables sont souvent citées comme la principale perte de temps dans l’entreprise. N’organisez pas de réunion si ce n’est pas nécessaire, n’y conviez personne s’il n’y est pas indispensable, et définissez un ordre du jour clair et précis, avec des crénaux horaires fixes réservés à chaque point.N’hésitez pas à interrompre poliment mais fermement quelqu’un qui deviserait trop longtemps sans en venir au fait. Rappelez que les échéances sont fixes, et ne peuvent être repoussées. Rappelez la récompense pour tout le monde : A5HD 🙂
  • Le café, les pauses, l’habillement, et autres futilités : Ne soyez pas trop strict sur les détails. Lâchez un peu de lest, et laissez chacun s’habiller comme il veut, du moment que ça ne gêne pas son travail ni celui des autres.Laissez une cafetière en libre service, au lieu de chercher à faire des bénéfices même sur les pauses des employés. D’ailleurs, n’oubliez pas que les pauses sont essentielles. Je me répète : cessez de faire une fixette sur l’horaire. Un employé avec un objectif précis, une échance claire, et les ressources nécessaires à sa disposition travaillera sérieusement si vous lui faites confiance et ne vous tenez pas derrière son dos pour espionner tous ses faits et gestes.

J’espère que vous aurez compris qu’en matière de management et de gestion d’entreprise, le bon sens est une compétence essentielle. Négliger son importance pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le moral et la productivité des employés, et à long terme pour la réussite de l’entreprise. Alors, si vous êtes manager, vous savez ce qu’il vous reste à faire : lisez Dilbert 😉

  1. produit au sens large : produit, service, livraison, relation client, etc. []
  2. Ce principe est à adapter, toutes les cultures n’appliquent pas les mêmes horaires de travail. En France, il serait bon de rebaptiser le concept « A5HD » []

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